La mythologie celte

Publié le par Svetlina

Note préalable : cet article fait suite à notre précédent article sur les origines du druidisme.

Etudier la mythologie celte est une chose difficile pour trois raisons. La première, c’est que jusqu’à une époque assez tardive (la christianisation), les Celtes n’ont pas écrit de textes sur leur tradition. La deuxième, c’est que les observateurs étrangers de l‘époque (des Grecs, des Romains, puis des Chrétiens) n’ont jamais réussi à pénétrer les trésors de cette tradition ancestrale. Certains auteurs l’admiraient sans la comprendre. D’autres, comme les Chrétiens, la méprisaient et la réduisaient à un simple ensemble de superstitions et de pratiques de sorcellerie. La troisième difficulté, c’est que les peuples celtes s’étendaient sur de grands territoires, n’employant pas toujours la même langue, si bien qu’une divinité pouvait très bien porter plusieurs noms différents selon le lieu où elle était adorée. Il est fort probable, par exemple, que Bélénos et Bélisama ne fussent qu’une seule et même entité, la deuxième étant une « variante » plutôt féminine de la première. Cela ne facilite pas la tache de celui qui veut étudier la pensée druidique.

Peut-être est-il utile de rappeler quelques notions élémentaires quant à l’étude des mythologies. Quand un peuple A « absorbe » un peuple B, par exemple par une conquête militaire, les divinités des deux peuples se mélangent et finissent, à la longue, par former une « nouvelle » mythologie, dont les divinités sont empruntées aux deux panthéons. C’est ainsi que l’on peut établir des correspondances entre les divinités des différentes religions, comme c’est le cas pour les Grecs et les Romains (à Jupiter correspondait Zeus, à Athéna correspondait Minerve, etc), mais aussi pour n’importe quel autre peuple. On peut même affirmer, quitte à offenser certains puristes, qu’en réalité, toutes les divinités, dans le monde entier et à travers le temps, sont finalement toujours les mêmes. Ce ne sont que leurs noms qui changent… Comme nous l’avons expliqué dans l’article sur le polythéisme, les divinités ne sont jamais que des attributs de l’Etre suprême. Voilà pourquoi, d’ailleurs, le polythéisme pur n’a jamais vraiment existé, si ce n’est peut-être dans la Grèce antique…

Les Celtes n’échappent pas à cette règle, et les divinités celtes sont parfois appelées « Mercure », « Apollon », ou « Jupiter », comme l’a fait Jules César dans la Guerre des Gaule. Il ne faudrait cependant pas croire que les Celtes utilisaient ces noms-là, du moins pas avant la romanisation. Il est vrai qu’au dieu celte Lug correspond un dieu romain (peut-être Mercure), ou bien encore qu’à Bélénos correspond éventuellement Apollon, mais ce serait abusif de dire, comme César, que les Celtes adoraient Mercure et Apollon. Dans cet article, nous utiliserons uniquement les noms donnés par les Celtes à leurs dieux.

De même que l’on peut rapprocher les divinités celtes avec les divinités romaines, de la même manière, un certain nombre de dieux celtes ont été « récupérés » par les Chrétiens. Par exemple Brigit, la déesse au triple visage, est devenue Sainte Brigitte, qui n’a bien sûr jamais existé, et dont la vie a été inventée de toutes pièces. Cette assimilation permettait de convertir plus facilement les peuples païens au christianisme, puisque de cette manière, il leur était permis de continuer de rendre un culte à leur dieu… bien que celui-ci ne fût plus un dieu, mais un(une) saint(sainte).

Les Tuatha Dé Dannan

Les textes fondamentaux des Celtes sont regroupés en trois grands cycles. Le cycle arthurien (des confréries chevaleresques, voir notre article sur le Graal), le cycle d’Ulster (vie et exploits de héros comme Cuchulainn), et un cycle de récits de visions et de voyages aux îles enchantées. L’un des textes les plus anciens et les plus précis sur la « Genèse » du peuplement irlandais, est la Bataille de Mag Tured. Ce texte est d’ailleurs confirmé par d’autres récits moins complets. On y apprend que le peuplement de l’Irlande (mais nous verrons que les conséquences ne concernent pas uniquement l’Irlande mais la civilisation celte toute entière) s’y est fait à travers cinq vagues successives, ainsi qu’une vague « préliminaire » qui fut sans suite.

Vague préliminaire : Invasion de Cessair, la femme primordiale. Mais cette invasion fut sans suite, et balayée par le déluge.

Première invasion : Partholon. Création de l’être humain.
Deuxième invasion : Nemed. Spiritualité, tradition, religion.
Troisième invasion : Fir Bolg. Des guerriers.
Quatrième invasion : les Tuatha Dé Dannan, les dieux et le druidisme.
Cinquième invasion : Epoque actuelle.

Ce schémas est extrêmement important dans la pensée celte, et permet d’en comprendre toute la mythologie. Si l’on considère que la première invasion est une introduction, et la cinquième une conclusion, alors on peut considérer que les trois phases intermédiaires correspondent aux trois grandes « classes sociales » de toutes les civilisations indo-européennes, à savoir la classe sacerdotale, la classe guerrière, et la classe des artisans. Une fois que tout ce système est mis en place, alors la cinquième invasion peut commencer, celle de l’humanité actuelle proprement dite.

De toutes ces invasions, c’est la quatrième qui nous intéresse le plus quand on étudie la mythologie celte. C’est l’invasion des Tuatha Dé Dannan, qui ne sont autres que les dieux. Ce sont eux qui durent établir l’équilibre entre les deux précédentes catégories (le sacré et la guerre), voila pourquoi leur première tache consiste à affronter leur prédécesseurs dans une terrible bataille. Les Tuatha Dé Dannan constituent le panthéon celte, aussi bien pour les Irlandais que pour les autres peuples, Bretons et Gaulois. Nous allons décrire quelques unes des divinités celtes les plus importantes.

Lug : le dieu suprême

Après la bataille contre les Fir Bolg, les Tuatha Dé Dannan doivent encore affronter les Fomoré, qui sont des monstres, véritable représentation du Chaos. Le roi Nuada convie tous les chefs à un festin, avec une règle très simple : pour pouvoir participer au festin, il faut maîtriser une discipline quelconque, qui ne soit pas déjà maîtrisée par l’un des convives. La jeune Lug se présente, et informe le portier qu’il est charpentier. Mais le portier réplique : « il y a déjà un charpentier dans la salle ». Alors Lug précise qu’il est aussi forgeron, mais le portier répond qu’il y a aussi un forgeron dans la salle. Lug affirme successivement qu’il est aussi champion, harpiste, héros, poète et historien, sorcier, médecin, échanson et bon artisan, mais à chaque fois, la réponse est négative, car toutes ces disciplines sont déjà maîtrisées par l’un ou l’autre des convives. Alors Lug dit au portier : « Demande au roi s’il a un seul homme qui possède tous ces arts, et s’il en a un, je n’entrerai pas à Tara ». Le Roi accepte l’entrée de Lug, après l’avoir soumis toutefois à quelques épreuves, notamment une partie d’échecs.

On comprend donc que Lug est le multiple-artisan, celui qui est hors catégorie car il maîtrise tous les arts et tous les métiers. En quelque sorte, celui qui a atteint la réalisation ultime… Ceci est d’ailleurs confirmé par le fait que Lug est, de par ses ancêtre, à la fois un Tuatha (puissances lumineuses) et un Fomoré (puissances ténébreuses). Lug fut l’objet d’une très grande vénération pour tous les peuples celtes. Il a donné son nom à Lugudunum, l’ancien nom de la ville de Lyon, lieu sacré pour les Gaulois.

 

Diancecht : le dieu médecin

Diancecht, qui fait lui aussi partie de l’état major des Tuatha Dé Dannan, est le médecin. Quand Lug lui demande sa spécialité, il répond : « Tout homme qui sera blessé, à moins qu’on ne lui ait coupé la tête, ou à moins qu’on ait entamé la membrane de sa cervelle ou la moelle épinière, il sera complètement guerri par moi pour le combat du lendemain matin. » C’est d’ailleurs pour cette raison que les Celtes, sur les champs de bataille, coupaient la tête des ennemis vaincus. Le mythe nous apprend que Miach, le fils de Diancecht, était encore plus habile médecin… ce qui lui valut d’être tué par son propre père jaloux.

Les divinités solaires

Dans presque toutes les civilisations indo-européennes, on retrouve une ou plusieurs divinités solaires, telles qu’Apollon chez les Grecs. Chez les Celtes, cet attribut est celui de plusieurs divinités plus ou moins équivalentes : Grannus, Bélénos, Belisama (divinité féminine).

 Sirona et Grannus

Les divinités guerrières

On a trouvé beaucoup de noms différents pour désigner les dieux guerriers. Retenons tout particulièrement Toutatis (ou Teutatès), nom qui signifie « père de la tribu », et par extension « défenseur de la tribu ». Son rôle était bien sûr de pousser à la victoire en période de guerre, mais aussi de protéger la paix. Il serait donc injuste de l’assimiler à une divinité sanguinaire uniquement tournée vers la conquête militaire. Mais une autre divinité très importante est à signaler : Ogmios. C’est un peu l’équivalent du Hérakles des Grecs (c’est-à-dire le Hercule des Romains), bien qu’il soit différemment perçu par les Celtes. En plus de posséder une force hors du commun, qui fait de lui un combattant presque invincible, il est aussi considéré comme le maître absolu de l’éloquence. On peut se demander quel rapport il y a entre l’éloquence, c’est-à-dire l’art de bien parler, et la guerre. Pour les Celtes, la parole, et plus généralement la voix, était pourtant liée au combat : ceux-ci poussaient des clameurs immenses et terribles avant de passer à l’attaque, ce qui effrayait beaucoup leurs ennemis. Enfin, Ogmios passe pour être l’inventeur de l’écriture ogamique.

 Toutatis

 Ogmios

Le Père des dieux

Comme dans la plupart des panthéons, tous les dieux sont issus d’un père. Chez les Celtes, celui-ci est le Dagda, terme qui signifie littéralement « bon Dieu ». Lors des préparatifs de la seconde bataille de Mag Tured, tous les autres dieux lui disent : « C’est toi le très divin ». Le Dagda est supérieur aux autres, sans toutefois atteindre la plénitude de Lug. Ce Dagda est cependant un personnage à la limite du burlesque, car sa nature semble très instinctive, très matérielle : il mange énormément et fait beaucoup l’amour. Ce qui lui vaut d’être souvent l’objet de vilaines farces et moqueries. On retrouvera ce personnage dans les traits du Gargantua de Rabelais. Rappelons au passage que Rabelais indique que les parents de Gargantua (Grandgousier et Gargamelle) ont été créés par Merlin l’enchanteur. Il faut aussi signaler que le Dagda est souvent surnommé Eochaid Ollathir, « père de tous ».

La Déesse aux trois visages

Enfin, une divinité particulièrement importante semble être une déesse aux trois visages. On ignore son nom gaulois (peut-être Belisama), mais en Irlande il n’y a aucun doute : il s’agit de Brigit. Ses trois visages correspondent aux trois fonctions (aux trois classes, si on préfère) de toute civilisation indo-européenne : sacerdotale, guerrière et artisanale. Elle fut assimilée par les Chrétiens sous le nom de Sainte Brigitte.

Correspondances avec les divinités romaines

Jules César, dans la guerre des Gaule, écrit à propos des Celtes : « Le dieu qu’ils honorent le plus est Mercure : ses statues sont les plus nombreuses, ils le considèrent comme l’inventeur de tous les arts, il est pour eux le dieu qui indique la route à suivre, qui guide le voyageur, il est celui qui est le plus capable de faire gagner de l’argent et protéger le commerce. Après lui, ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils se font de ces dieux à peu près la même idée que les autres peuples : Apollon guérit les maladies, Minerve enseigne les principes des ouvrages et des techniques, Jupiter est le maître des dieux, Mars préside aux guerres. » Ce passage est imprécis, pour ne pas dire assez grossier… il est évident qu’ici, Jules César n’a strictement rien compris aux véritables attributs des divinités, puisqu’ils les réduit à de simples superstitions. Il n’empêche que ce témoignage (qui ne concerne finalement que la Gaule du première siècle, c’est-à-dire une portion très limitée dans l’espace et dans le temps de la civilisation celte) nous permet d’essayer d’établir quelques correspondances entre les divinités romaines et les divinités celtes :

Mercure -> Lug
Apollon -> Diancecht, Grannus, Belenos, Belisama
Mars -> Toutatis, Ogmios
Jupiter -> Le Dagda (Eochaid Ollathir)
Minerve -> Brigit

Commenter cet article

Abraxas 10/05/2007 10:39

D'aprés ce que j'ai lu dans mon dictionnaire celtique, les dieux sont dépendant de la peuplade qui les utilisent, certains textes irlandais mentionne des dieux, césar en mentionne d'autres...etc...etc...
Le problème, et tu le soulève dans le texte d'avant, c'est qu'il y a peu de sources écrites, et que celles que nous avons sont soit d'observateurs extérieurs, soit des compilation sfaite par des moines, c'est à dire des observations "christianisé"...
Voici un très très bon forum, peu de messages, mais de qualité. Peut-être y denicheras tu plus d'infos...:
http://druuidiacto.forumculture.net/
Sinon il y a le forum de l'LAPF sur le druidisme: http://forum.lapf.fr/viewforum.php?f=20
Grüßi
Abra

Svetlina (Sol) 09/05/2007 19:16

Salut Abra,
Je viens juste de voir ton commentaire (juste après avoir recopié ce message dans le forum). Pour Bélénos, j'ai aussi trouvé des informations contradictoires dans l'Encyclopédie Larousse. J'ai préféré m'en référer à la source qui m'a paru la plus sûre, qui est le livre sur le druidisme de Jean Markale (qui d'ailleurs est cité dans la bibliographie du chapitre Druidisme de l'anthologie de Rifard).
Sinon, la liste ci-dessus n'est pas complète, car les divinités étaient innombrables. Je pense qu'il faudrait que j'ajoute un petit paragraphe sur Cernunos.
A bientôt, et merci pour ta visite,
Sol

Abraxas 09/05/2007 17:07

Syncronicité quand tu nous tiens.... je recherchais justement des informations sur Belenos, qu'on appel aussi parfois Bel, et qu'on associe aussi parfois avec Lug. Car son nom belenos qui signifie le brillant, me rappel appolon, et derrière lui lucifer (le porteur de lumière) ainsi que Sin (dieu d e la lune chez les mésopotamien) et pour finir un autre Bel, celui des mésopotamien justement... Coincidence linguistique ? peut-être...
En tout cas j'ai cherché en vain dans mon dico celtique (chez R.Laffont) qui est d'ailleurs très pauvre pour tout ce qui concerne la mythologie, heureusement qu'il y a quelques textes dans l'anthologie de riffard.
Sinon il y a un très bon livre (toujours chez laffont) qui se nomme médecine du monde, et qui aborde la tradition druidique...
Malheureusement je n'ai pas le temps de vraiment fouillé le sujet...
Merci pour tes articles, comme toujours d'une très grande qualité.
Grüß
Laurent